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CHEVALIERS NOIRS 4, CHAPITRE

Chevaliers Noirs 4 - Chapitre

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Chevaliers Noirs 4

À l’Est de la cité d’Aiglecroise, une des quatre grandes routes pavées aboutissait à la Porte des Rois — celle que les rois empruntaient pour venir rendre hommage à l’Empereur.

Ce soir comme d’habitude, les sentinelles y collectaient les taxes.

Les soldats de l’armée montaient la garde à l’entrée et aux créneaux du bastion.

Derrière l’imposante muraille, s’étendait le Fort de la Herse, un ensemble de défenses massives adossées aux remparts, avec d’énormes tours en enfilade, des séries de sas surveillés par des archères, et plusieurs herses successives, prolongeant les défenses de la Porte.

Comme d’habitude, scrutés par les sentinelles, les voyageurs entraient dans la cité, des chariots chargés franchissaient le Fort de la Herse pour pénétrer dans le Quartier de l’Étape. Celui-ci se consacrait à l’accueil des marchands et pèlerins, avec des auberges, des écuries et tavernes qui se multipliaient plus loin vers l’Ouest. Puis commençait le Quartier de la Procession, et sa célèbre rue-aux-dévots.

Les mauvaises langues disaient qu’on y suffoquait sous les odeurs d’encens.

C’était une de ces journées de mi-février qui avait été agréable, annonçant le retour des beaux jours, et pour la première fois les habitants d’Aiglecroise avaient délaissé leurs épais manteaux d’hiver pour des bliauds de lin. Le soir approchait ; le jour avait viré à l’orange et les ombres s’allongeaient.

 

11 ans avant le présent.

17 février 1101 Anno Aquilae Nigrae (« de l’An d’Aigle Noir »)

Les événements à Aiglecroise.

 

L’interminable rue-aux-dévots traversait plus du tiers de la capitale, en ligne droite vers la mer.

Des nuées d’encens s’élevaient. Cette fameuse rue qui se prolongeait vers l’Ouest, était bordée de temples aux architectures hétéroclites. Tout du long, aucun bâtiment ne ressemblait à un autre, comme si d’innombrables architectes s’étaient essayés à tous les styles.

Des chants résonnaient. Des myriades de chandelles vacillaient dans les courants d’air. Des huiles étranges brûlaient dans les lampes de bronze. Partout sculptures et peintures ornaient les frontons des temples et sanctuaires. Sous les porches, des acolytes en costume cérémoniel narraient l’histoire d’une divinité et présentaient ses mérites, vertus et qualités. De simples prophètes et diseurs de bonne aventure, ainsi que plusieurs nuées de charlatans, dressaient leurs modestes éventaires en bas des temples. Le long de la rue le passant se voyait au moins vingt fois proposer d’éviter la fin du monde, d’essayer le rituel idéal constituant la solution définitive à tous ses problèmes, et de monnayer divers avantages dans l’au-delà.

Toutes les religions importantes du continent étaient représentées ici : car c’était dans cette rue qu’il fallait ouvrir un temple pour devenir religion autorisée dans l’Empire, et de là rayonner dans ses treize provinces. Et il valait mieux disposer d’une large base de croyants pour obtenir le statut convoité. La compétition était donc coriace entre divinités, demi divinités et autres créatures célestes, dont les statues, bas-reliefs et fresques foisonnaient le long de la rue-aux-dévots.

Mais ce soir, sur toute la longueur de la chaussée vers le Port, les fidèles quittaient les temples, s’attardaient sur les parvis, demandaient conseil aux prêtres. Sur les côtés, les vendeurs ambulants rangeaient les étals, empaquetaient les colifichets et offrandes proposées. Les prophétesses faisaient une dernière lecture des lignes de la main. Les dames passaient les cheveux voilés, avec de longues manches. Sur toute la longueur de l’interminable rue, les bliauds les plus riches se mêlaient aux cottes les plus humbles. Dans les lueurs du soir, les passants quittaient les temples bigarrés, célébrant une incroyable variété de rites.

À intervalles, des porteurs et des charrettes traversaient les multiples ruelles perpendiculaires. Les derniers chants montaient des édifices religieux. Les fumées d’encens brouillaient les lueurs cuivrées du couchant. Car le soleil se couchait dans l’axe au bout, dardant ses derniers rayons dans la rue-aux-dévots. Et plus loin vers l’Ouest, de nouveaux fidèles rentraient chez eux, les dernières dévotions accomplies, les dernières prières faites, les dernières offrandes sanctifiées.

Au bout, la chaussée se rétrécissait soudain, et la rue-aux-dévots s’achevait, s’engouffrant entre des maisons bourgeoises riches et ornées, les arcades voûtées d’élégantes boutiques. Des piliers, des encorbellements, des loggias. Les façades défilaient, ornées de statuettes dans des niches, sculptées de feuilles, d’entrelacs, de coquillages.

Les passants ici aussi rentraient paisiblement, appelaient des personnes aux étages ; les artisans fermaient peu à peu, traitaient avec les derniers clients, rangeant les marchandises.

Un cavalier des postes impériales passa au petit galop, chargés de sacs, vers l’enceinte extérieure et la Porte des Rois.

On remontait cette voie étroite en sinuant entre les passants, et après s’être faufilé comme le vent, subitement… on débouchait sur un vaste espace, une immense esplanade pavée qui s’élargissait, les bâtiments relégués loin sur les côtés. Entre ceux-ci, une foule clairsemée vaquait dans le couchant.

La place était rectangulaire, semée de monuments patinés par les siècles. C’était l’ancien cœur d’Aiglecroise qui battait, reconstruit après la chute : le Forum.

Il était bordé de bâtiments blanchis, finement architecturés, parfois ornés de marbre, où l’on discernait tout de même en de nombreux endroits l’éternelle pierre grise d’Aiglecroise, le granit. À droite se dressait l’hôtel de ville, où l’on administrait les services de la cité, puis le siège des postes impériales, où l’on transmettait les missives cachetées dans tout l’Empire grâce à des relais de chevaux frais. À côté, s’étendait le Sénat d’Aiglecroise avec ses grandes portes d’ébène aux aigles de bronze, son portique aux colonnes de marbre et ses marches d’où les discours étaient parfois prononcés, la bannière impériale flottant sur le toit.

Le Sud du Forum se consacrait au savoir et à l’hygiène, avec l’université — où l’on étudiait le droit et la médecine —, la grande bibliothèque, puis les bains publics les plus luxueux de la capitale, où les sénateurs poursuivaient souvent leurs conciliabules en se faisant masser.

Comme d’habitude quelques philosophes et penseurs traînaient sur les marches de la grande bibliothèque, occupés à faire et défaire le monde en débattant de la réalité de l’existence, de l’utilité des passions, ou des subtiles distinctions séparant l’homme de la bête.

Les hommes du guet montaient la garde de nombreux endroits du Forum, dans leurs manteaux mal fagotés, tout en gris des cuirasses jusqu’aux braies. Personne ne songeait à chasser les nuées de mouettes se qui posaient sur l’esplanade, pour chaparder la moindre miette de nourriture.

Mais de nombreux vendeurs rangeaient leurs éventaires. Les notaires remettaient aux derniers clients les actes et lettres calligraphiées, apposant les cachets.

Car les gens rentraient, le Forum se vidait peu à peu. L’hôtel de ville fermait ; c’était l’heure du dernier tri des missives devant les postes impériales, et l’ultime séance de la journée au Sénat. Les sénateurs descendaient les marches vers des litières ou des chevaux, ou traversaient le Forum avec leur suite vers les bains au Sud.

Les philosophes traînaient encore, mais n’étaient plus qu’une poignée. Les copistes refermaient les portes de la grande bibliothèque. Seuls les bains publics brillaient encore de tous leurs feux, de nombreuses lampes à huile dansant au bout des chaînettes, quelques charrettes livrant encore le bois nécessaire, les masseurs et préposés accueillant sur le perron les personnages éminents.

Dans le jour cuivré les gens se séparaient, échangeaient des poignées de main, se souhaitaient bonsoir. Seuls les hommes du guet restaient campés lance en main.

Entre les marches du Sénat à droite, et les bains publics à gauche, la foule s’en allait, se dispersait. Et derrière, à l’extrémité Ouest du Forum se dressait le temple des fondateurs, auréolé par le couchant, déjà dans l’obscurité. Il célébrait les anciens mystérieusement venus de la mer quelques 13 siècles auparavant pour fonder la cité d’Aigle Noir. On y vénérait aujourd’hui les objets du culte impérial — la bannière, les sceaux, le collier cérémoniel, et les jetons de vote du Sénat. Sur les côtés s’étendaient des petits jardins, avec de rudes plantes adaptées au climat humide. Les sénateurs y achevaient parfois leurs négociations, ou se délassaient sur les bancs en jouant aux prises. Mais ils étaient déserts à cette heure.

Ensuite, louvoyaient de nouvelles rues pavées avec des maisons à colombages, des auvents, des arcades et tourelles battues par les vents. Puis tout à coup sur une grande place, les immenses lices et l’arène s’élevaient à droite dans le crépuscule. Les lices, réservées aux joutes et manœuvres équestres, étaient ovales et entourées de gradins de bois. L’arène était ronde et de pierre. Les deux arboraient une forêt de bannières bleues et blanches flottant au bout des mâts, avec la tête d’aigle tournée à dextre. Plus haut, les remparts de la Citadelle s’étiraient encore, occultant tout le Nord d’Aiglecroise.

Dans l’arène, on jouait parfois aux prises avec des criminels condamnés à mort, utilisés comme pions au-dessus de fosses remplies de bêtes fauves, contraints d’avancer et de se battre pour survivre. Mais ces jeux cruels étaient rares, et ce n’était pas le cas ce soir. Le vacarme des ovations ne déferlait pas sur la place ; les tavernes étaient presque vides.

Vastes édifices à peine entrevus, aussitôt disparus en s’enfonçant plus loin vers l’Ouest.

D’autres ruelles poursuivaient vers le soleil couchant.

Le flot ininterrompu se pressait dans ces allées sinueuses et étroites. Des enseignes se dressaient au-dessus des encorbellements patinés par les bruines. Les fenêtres s’ouvraient sur les ateliers, et les demeures des familles modestes. Des échoppes aux comptoirs rabattables mordaient l’espace dans les rues grises, également encombrées par les tréteaux des vendeurs ambulants. Mais partout on fermait ; les derniers marchands vantaient encore leur marchandise à qui voulait les entendre. Un petit peuple travailleur de porteurs d’eau, livreurs et colporteurs se frayait un chemin. C’était un quartier populaire, où l’on finissait sur le tard.

Près du port, cartographes et calligraphes fermaient leurs appentis. Même si un grand Empire comme Aiglecroise se devait de posséder de bonnes cartes terrestres et maritimes, d’enregistrer d’innombrables actes de ventes et contrats, personne ne travaillait aux chandelles. Cependant de nombreuses prostituées guettaient les arrivants avec des œillades alanguies et des poses qui signifiaient « Suis moi ! ». Les marins venaient s’encanailler et vider des pots fumants dans des tavernes basses, où quelques marches usées menaient à des salles obscures. La musique et les rires montaient des soubassements.

Et soudain on arrivait sur le Port…

Plusieurs quais s’avançaient dans la mer rougeoyante, quelques-uns pourvus d’un phare ou une tour au bout. La plupart longeaient toutefois la côte vers le Nord-est, facilitant le débardage. Une horde de navires aux voiles carguées y oscillait doucement. Les cordages grinçaient, les équipages finissaient leurs tâches du jour. Entre les gros navires, de nombreuses flottilles de petites nefs déchargeaient encore quantités de poisson : bars, harengs, sardines et flétans.

À droite au Nord, se dressaient les cales sèches avec leurs squelettes de coques en construction, posés sur des étais. Au-delà commençait la rade de guerre, avec les impressionnantes armadas de la marine impériale, amarrées à quai et surtout au mouillage, envahissant la mer rougie. En face, se trouvaient la capitainerie et les douanes, avec la guilde des navigateurs et pilotes — ceux qui guidaient les navires au travers des récifs, tenaient les journaux, interprétaient les cartes. Au Sud, la guilde des armateurs et l’annexe des postes impériales, où l’on recensait encore les malles en partance pour les régions côtières de la baie.

Les mouettes et goélands se posaient sur les toits, rôdaient sur les pavés à l’affût de bouts de poisson, alors que quantités d’autres tournoyaient dans le ciel de cuivre.

L’odeur saline était forte. Sur le Port, les courtisanes hélaient encore les marins, leur répétant « par ici jeune homme ».

Les grands navires marchands aux longs mâts étaient rangés à quai, et de nombreux autres plus loin se dressaient aux mouillages, silhouettés dans le crépuscule, avec le soleil derrière eux et ses derniers reflets sur la mer. Les barques repartaient pour le soir vers les grands bâtiments à coups de rames.

Partout en bordure des quais, de larges entrepôts battus par les bruines abritaient les marchandises débarquées des navires.

Les cales sèches étaient déjà désertes. Devant l’annexe des postes impériales, les messagers chargeaient les derniers sacs bourrés de missives sur leurs chevaux. Près de la capitainerie, les pilotes fermaient leur officine. Les porteurs amenaient les derniers colis dans les entrepôts, roulaient des tonneaux ou apportaient de lourdes balles. Quelques intendants cadenassaient les portes des remises, donnant le dernier tour de clef.

À l’écart des autres sur un quai, se dressait un vaste entrepôt entièrement de pierre avec un toit de bardeaux, toutes portes closes, déjà fermé pour la nuit.

 

Les deux assassins vinrent du toit.

Ils glissèrent côte à côte sur des cordes. Ils avaient descellé des bardeaux en haut.

Ils se reçurent sans bruit au sommet d’un amas de marchandises bâchées.

 

 

 

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