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CHEVALIERS NOIRS 3, EXTRAITS

Chevaliers Noirs 3 - Extraits

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Chevaliers Noirs 3

L’étranger déboucha un petit godet et le donna à son compagnon.

– « Mets du safran sur tes joues. Change ton visage ; ils le connaissent », fit-il en mimant une application de la main.

Le guerrier roux obtempéra, étalant fébrilement du jaune sur la couche blanche.

Une vaste rumeur planait sur la cité, ponctuée d’exclamations et de questions. La grande foule murmurait d’excitation et de surprise, racontant ce qu’elle avait vu.

Mais au Sud, des portes claquaient, des planchers grinçaient, des pas dans les escaliers indiquaient que quelques escouades fouillaient en hâte les maisons. Les éclats de voix se rapprochaient.

– « On prend à l’Ouest, vers le vieux bourg ! » cria soudain quelqu’un dans une venelle adjacente. Et les deux hommes entendirent plusieurs bottes se précipiter sur les pavés.

Maximillien ressemblait désormais à un pauvre hère malade.

– « Faut qu’on s’en aille », piaffa-t-il.

L’Homme Sombre fit « non » de la tête.

– « Pas encore. »

 

– « Des mendiants ? » interrogea le chef à l’épaisse cuirasse.

Derrière leurs pupitres, les parcheminiers tendirent le bras vers la ruelle.

– « Deux grosses cottes brunes, avec des chaperons. Ils sont partis par là. »

– « On est près du labyrinthe ; il y en a plein ici », fit un des miliciens comme s’ils perdaient leur temps.

– « Un des deux avait une épée… » dit un homme qui ponçait son parchemin.

L’officier se pencha brutalement en avant, suspendu à ses lèvres.

– « Quoi ? »

L’homme releva les yeux.

– « J’ai aperçu la forme sous sa bure », affirma-t-il, désignant le sol. « Et j’ai vu le fourreau qui dépassait en bas, près de bottes… » Il fronça les sourcils. « … très sombres, je crois. »

Le cœur du chef bondit dans sa poitrine. Il fit volte-face et partit au pas de course vers la ruelle, lançant à ses miliciens :

– « Avec moi ! »

Sous les regards étonnés des cordonniers, tailleurs et parcheminiers, l’escouade s’élança derrière lui. Un artisan le héla :

– « Chef, c’est pour eux, l’alerte ? »

Mais l’officier ne répondit pas. Juste avant de pénétrer dans la ruelle, il cria au dernier homme de troupe.

– « Va chercher des renforts ! Dis-leur qu’on suit une piste. »

 

C’était maintenant une course désespérée dans le labyrinthe. Les deux hommes accélérèrent à toute vitesse dans une ligne droite, s’engouffrèrent entre des masures crevassées, poursuivis, hantés par les pas du guet, qu’ils s’attendaient à voir surgir au moindre tournant. Ils guettaient les bruits de bottes qui convergeaient non loin.

– « Rien ici ! » brailla subitement un officier qui devait être à quelques mètres, dans une ruelle parallèle.

Les deux fuyards montrèrent les dents en tombant sur un cul-de-sac, repartirent aussitôt, se précipitèrent dans des méandres.

Les deux hommes dévièrent et changèrent de cap au hasard. C’était une question de temps avant qu’ils ne tombent face à des gardes. Ils s’engouffrèrent toujours plus vite dans un corridor, les épaules rasant les murs encrassés. Derrière eux le long détroit de bicoques filait et s’éloignait. Les regards tendus jaugeaient par à-coups les intersections, cherchant fébrilement tout ce qui pouvait ressembler à une issue.

Ruelles boueuses, crasseuses, fétides. Masures suintantes, éboulées, et croulantes. Murs effondrés. Torchis éventrés. Les détails s’enfuyaient sous leurs yeux. Le sol de terre battue n’en finissait pas de serpenter, avec son cloaque d’eaux croupies, plein de souillures et vieilles jonchées, oubliées là depuis des décennies.

 

Les deux fugitifs n’allèrent pas bien loin de l’embrasure. À plus de 11 heures, le soleil était presque à la verticale, mais sur le dallage à ses pieds l’Homme Sombre vit l’ombre courte de la tour avec une silhouette qui accourait de côté, un bref mouvement dans un créneau.

L’archer venait de monter en hâte. Il avait contourné l’attique par le chemin de ronde découvert, et le soleil avait projeté son ombre par une embrasure latérale. Il les aperçut en dessous. Tandis que les deux sentinelles plus loin rugissaient « Halte ! », il mit la main au carquois.

Le chevalier noir dégagea le pan de sa pèlerine, l’arrachant presque, tournant la tête vers l’archer. Ce dernier extirpa une flèche du carquois, la coucha sur l’arc, essayant de placer l’encoche dans la corde. L’Homme Sombre tira la dague de sa ceinture, la lança en l’air à faible hauteur, la rattrapa par la lame. La corde s’inséra dans la rainure. L’archer la ramena en arrière, se penchant dans le créneau pour décocher. Le chevalier noir pivota, ses yeux sur la cible en hauteur. Il lança la dague de toutes ses forces, droit vers le sommet de la tour. Elle fila avec précision. L’archer remontait les deux bras dans le prolongement des épaules. Il approchait les pênes de son œil droit, retenant sa respiration, ployant le grand arc, à quelques fractions de seconde de la décoche. Avec un léger bruit, la dague troua sa cuirasse, se logeant dans son abdomen. Il eut un bref mouvement de surprise, relâchant la tension sur l’arc, n’enregistrant pas encore la douleur. Il aspira de l’air. Sa flèche inoffensive partit dans la rue longeant les remparts. L’archer fit quelques pas en arrière, les mains sur la poignée de la dague, tournant de l’œil.

L’Homme Sombre avait virevolté dès que l’arme l’avait atteint. Il s’était élancé vers les deux sentinelles qui répétaient « Halte ! », armes braquées sur eux. Maximillien le suivit et ils coururent vers les lances.

Derrière, au sommet de la tour, l’archer s’effondra derrière les créneaux.

 

– « Oh, ma Dame. Je suis tellement navré. »

– « C’est cette inepte cuisinière qui a préparé son repas ce matin », fulmina Yolande en posant une main sur le front de Tania. « Le lait d’amande était rance, et ses gâteaux aussi épais que des pierres. »

– « C’est normal qu’elle soit malade. Ça ne peut être que ça », approuva Emeline de l’autre côté du lit. Elle fit remarquer aux deux hommes. « Même vous Sires, grands et forts comme vous êtes, vous auriez du mal à tenir en selle. »

Le baron se sentait impuissant. Il regardait la fille du Duc les lèvres serrées, bouleversé.

– « Que peut-on faire ? »

– « C’est tellement gentil à vous, Sire Évrouin, de me prêter des quartiers », articula Tania faiblement.

Évrouin eut un geste pour dire que ce n’était rien.

– « Mais non. Ces appartements sont à vous, Tania. Restez-y tant que vous voudrez. »

– « Je voudrais qu’on me laisse seule avec mes dames… J’ai besoin de repos. »

– « Dois-je faire prévenir votre père ? Annuler notre voyage ? » demanda le chef d’escorte.

– « Non, ce n’est pas nécessaire. Mes confidentes sortiront… me chercher des onguents et sirops, chez une guérisseuse que je connais. » La jeune duchesse acheva lentement, avec une respiration sifflante. « J’espère pouvoir reprendre mon voyage demain, ou après-demain. »

Elle avait vraiment un pauvre petit minois affligé. On avait envie de la serrer dans ses bras et de prendre sa douleur sur soi.

Sire Évrouin déglutit, attristé. Il connaissait Tania depuis l’adolescence et l’adorait.

– « Que vous faut-il d’autre, ma Dame ? »

Elle avait clos les paupières, se laissant aller contre l’oreiller pour supporter une douleur passagère.

– « S’il vous plaît, veillez à ce que personne ne pénètre dans ma chambre… Mes dames demanderont ce qu’il me faudra. » Elle grimaça, la main sur son ventre, puis parvint à achever. « Il n’y a rien d’autre à faire. Sauf attendre, et qu’on m’apporte mes remèdes. »

Le chef de l’escorte et le baron étaient mortifiés. À chaque défaillance de Tania, il semblait que c’étaient leurs propres entrailles qui se retournaient. D’une voix pleine de sollicitude, Évrouin confirma :

– « Je donnerai des ordres pour qu’on ne vous dérange pas. Autre chose ? Voulez-vous de quoi souper ? »

Tania se tordit de douleur à cette pensée, comme s’il l’avait frappée à l’estomac. Yolande se pencha promptement sur elle, et Lorette mit une main alarmée devant sa bouche.

Emeline se précipitait vers les deux hommes pour les faire sortir.

– « Surtout pas, surtout pas. Elle est très malade, il lui faut du repos. »

Ils battirent en retraite, confusément.

– « Désolé. »

– « Pardon, ma Dame. »

– « Nous sortirons chercher ses remèdes. Nous nous occuperons d’elle, ne vous inquiétez pas », les avisa rapidement Emeline. « Elle va se remettre, tout ira bien. »

 

 

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Entretien avec l'auteur sur Chevaliers Noirs, Vol. 1 à 3